Le garder pour moi, donc. Un et deux point final. L'unique entre ses bras passé la puberté. Me faire aimer jusqu'à la chair, l'apprivoiser fouet des saisons, espérer que mon corps lui devienne nécessaire. Mais ça ne résoudra rien, peut-être même qu'au contraire. Le scandale punaisé sur les murs de toute la ville, abus, pédophilie, prise d'otage médiatique inceste en indirect, le bannissement, la fuite. Nous pourrons nous cacher, sourire au fond d'une grotte perpétuons nos méfaits, jouir plus qu'il n'est admis et même envisageable, sous mon dos pas la terre, pas le sable ni la nuit. Le cadavre du groupe, sa dépouille en cale-reins.
Alors, grandir. Ici en attendant l'ailleurs, celui où ça doit arriver. L'événement. La rencontre. Sa voix me parle sa voix me dit. Je ne veux pas croire au hasard, ça rend la vie vulgaire, la mienne est assez sale comme ça.
Le fait que le groupe perdure est un problème supplémentaire, évidemment. Je n'ai pas droit la couche de platine, rien de particulièrement touchant dans cette affaire, le jugement s'affûte, puis hachoir. Que Nicola Sirkis soit le dernier survivant mais qu'Indochine soit néanmoins toujours resté Indochine, ça ne les interpelle pas non plus. Ils ne comprennent pas le territoire, ses extensions en clefs d'albums. Ils entendent mais n'écoutent jamais, et surtout ne vont nulle part. Ils restent dans leur crâne où déjà leur cerveau n'est plus très disponible. Alors ils ne perçoivent pas la trappe, l'escalier, la dernière serrure. Ils n'ont jamais connu le pont et les infirmières du grand hall. Ils pressentent quelque chose, peut-être. Quelque chose de suspect qu'ils préférent recouvrir du voile de l'ironie. Ils se disent que partir c'est bien mourir un peu, ils ont le romantisme d'imaginer leur chaire impliquée en toute chose et surtout en tout lieu. Indochine, c'est une cellule qui mute en hybride, mais sans changer de souche pour autant. Un quart de siècle, forêt de France. Toujours quatre garçons toujours rester vivant toujours rester tout droit. Ca relève du geste, de l'entrechat de coté. En dépit des cailloux, préserver le chemin, les haltes, la traversée. Parce que c'est un pays, pour de vrai, un pays. Où se trouve le dernier repos, et puis la fontaine guérisseuse. J'aimerai faire une pause cigarette.
Ce qui est reproché à Indochine, c'est sa quintessence même. La voix de Nicola, qui, comme il disent, chante faux. Sa signature vocale aucun d'entre eux ne perçoit à quel point c'est en elle que s'effectue le pacte. Le pacte d'écoute, oui, comme le pacte de lecture qui s'établit au creux des ouvrages littéraires dont la langue chaotique s'embrasse, ou rebutera. C'est en son vacillement que l'humain est présent, une plaie de gorge, un filet funambule, une mutinerie aux escarpés. Sans cette fêlure les rimes resteraient inhabitées. Mais ça ils ne le comprennent pas. Ils entendent autre chose, ils y lisent autre chose. Il faudrait pour qu'ils sachent et qu'ils ressentent enfin que je me plie à l'échangisme, mes organes en emprunt.
Les concerts, depuis vingt ans, nous sommes forêt lointaine, nous sommes écho rituel, chouettes hulottes sous hypnose dès qu'il prend le micro. Nous scandons également Indochine clap clap clap et cela ad libitum à l'aurore du rideau, puis quand viennent les rappels. Sur Trois Nuits par semaine le poing, se dressent pouce index et majeur. A chaque concert la fosse, un ami kidnappé qui reste interloqué, mes doigts écarquillés, mon bras droit tétanique.
La Dernière fille avant -la- guerre.
Chloe Delaume